Avant, j’étais un homme d’ombre et d’onde, pleurant seul, ballot d’aube. Et me voici lumière active, chassant l’inutile, fuyant les prémices obscures de la mort. Long fut le temps où je cherchais l’indicible, au-delà de la poussière des jours. Aujourd’hui, je cours, hâté par les battements du coeur, peuplant le présent d’un corail de pacotille, futile barrière anti-futur, anti-noir, anti-tout. J’étais larve du soir, fantôme d’attirance. Et me voici prévisible espérance.
Fallait-il être hier fondu dans les couleurs neutres du feutre automnal ou maintenant vibrant bêtement sur des fréquences arc-en-ciel? Entre douleur et fureur, je suis à jamais inachevé, comme le plus petit des hommes et j’aime cette ressemblance à la communauté. J’appartiens à l’humanité par mon incomplétude structurelle. Plus je suis imparfait, plus je m’ancre. Quand je crie mon impuissance, l’écho de la terre se parre d’infini.
Ma solitude est multiple, mon désespoir infime, mon avenir sans surprise.Mes mains fabriquent ma tour d’ivoire tandis que sèche mon coeur. Je vois une vie sereine avec des yeux de comptable quand je vivais l’errance avec une âme de poète.
La marque du bonheur imprime mon sourire. Ma peau est lisse comme un bébé. J’ai perdu mes crevasses en même temps que mes cheveux. Je marche droit vers la fin avec une force joyeuse et contrôlée. La route monte de plus en plus, le soleil me frotte le dos et me dessine une ombre gigantesque, je reste coi, les oreilles bouchées de certitude.
Un jour, peut-être, se marieront mes deux destins, mon passé d’abondance et d’ébauches et mon présent de fer apparent. Ce jour-là, gare, je serai le roi de la terre.Et je n’aurai plus qu’à mourir et comparaître. Alors je dirai à Dieu : Seigneur, me voici, pêcheur à occurence multiple (vous seriez jaloux d’un saint). J’ai cherché et suivi toutes les voies qui mènent à vous. J’ai rêvé et j’ai agi. J’ai aimé et j’ai créé. J’ai pleuré et j’ai combattu. J’ai écouté et j’ai dirigé. J’ai donné et j’ai entrainé. Mes rêves me rapprochaient de vous mais dans une forme d’inutilité. Mes actes me rendaient insouciant mais je perdais le sens du bien. L’amour m’a comblé mais il m’a occupé dans un quotidien douteux. Mes pleurs étaient des gouttes d’insuffisance, mes combats une vaine agitation. Et quand j’ai voulu emporter d’autres derrière moi, j’ai souvent quitté les routes de la théorie pour un chemin ou tout est discutable.
Seigneur, me voici, alors maintenant, dites-moi, que fallait-il faire? Et Dieu, de sa voix caverneuse et douce, me donnerait enfin cette réponse que je ne connais pas et qu’il faut que j’attende encore, esclave combattant avec ses deux vies, homme fatal de la dichotomie, imparable amant du futur antérieur, funambule de l’inestimable impossible, gratteur de racines incomestibles, chercheur d’ailleurs successifs, sectomisé génétique du chromosome bonheur.
samedi 28 juin 2008
Avant , après
Bruit
L’autre jour, perdu dans des tristesses existentialistes abyssales, même pas bourré, je me posais cette question fondamentale : qu’est-ce qui prouve, vraiment, qu’on existe ? Laissez tomber les banalités, s’il vous plait, l’amour qui nait, le regard d’un enfant, la tige qui bourgeonne au printemps, non merci, je vous parle sérieusement, on n’est pas dans un roman de gare ici. Même les trucs genre c’est pas le chemin qui est difficile, c’est difficile qui est le chemin, laissez tomber aussi, ça m’énerve, c’est rien qu’une explication des riches et des puissants pour que les opprimés et les esclaves se contentent de leur malheur et continuent à trimer sans rechigner.
Donc, je sentais déjà poindre l’horrible et définitive réponse du grand vide, du néant tout noir, quand, soudain, mon oreille fut attirée par un bruit. Et, avant même de reconnaître la source de ce dérangement, j’avais la réponse à ma question. Car ce bourdonnement à la fois habituel, régulier et heurté avait quelque chose de rassurant, calfeutré, cocoonant.
Il était beaucoup plus qu’un ronronnement, il était un symbole rempli de sens et de mémoire. Il ressemblait, en plus doux, en plus familier, au tacata-tacata du train qui roule et vous emporte.
Il vous parle au cœur et au corps, il vous enveloppe sans vous déranger. C’est un bruit à éclipses, parfois il s’interrompt et alors, angoissé, on se demande s’il va reprendre. Il bat selon plusieurs rythmes comme une symphonie, passant du roulement des cuivres au chuintement des violons. On sait bien que ce barouf domestique, horodaté, aura une fin et quand il s’arrête, dans un crescendo presque angoissant, on pousse un soupir, c’est terminé mais pour un moment seulement, une tâche a été accomplie, un épisode du feuilleton, une étape a été franchie dans la vie mais une autre viendra, on le sait, qui prendra le relais et alors tout continuera, rien ne s’arrête vraiment, tout se suit.
C’est un bruit à épisodes. Il y a des jours avec et des jours sans et ces jours-là on sent comme un vide dans son âme
Grâce à ce ramdam feutré, notre vie avance, des pleurs sont lavés, on se refait une virginité, on peut provisoirement tirer un trait sur le passé et croire qu’on a encore de l’avenir puisqu’avec ce bruit on nous prépare quelque chose pour l’affronter.
C’est un boucan léger qui remonte à l’enfance, bien sûr, il me fait penser à ma mère, il signifiait que pour une fois elle s’occupait de moi, alors que pour le reste elle me confiait à des bonnes espagnoles qui passaient leur temps à m’obliger à manger de la soupe à la tomate, la soupe rouge, la soupe de sang, que je détestais. Les autres bruits de l’enfance, c’était des cris qui cassaient les oreilles et le cœur. L’aspirateur, par exemple, quelle horreur ! Je le voyais comme un ogre prêt à dévorer mes jouets, un espion fouillant dans tous mes recoins. La chasse à la saleté n’était qu’un prétexte à violer mon intimité.
Ce bruit-là seul dont je parle est à la fois présent et rassurant, il génère des odeurs de douceur et de tendresse, il crée de la chaleur et des caresses, il vous fait une place dans la vie, non seulement on existe mais, quelque part, quelqu’un se préoccupe de vous et c’est çà la vraie réponse à ma question.
Vous avez deviné, n’est-ce pas ? C’est le bruit du lave-linge.
mardi 24 juin 2008
La mer sans la mer
Ta vie s’étale marée sale
Tout est flou dans ton passé mou
Y’a comme une brume cachée
Dans ce crachin qui cache tout
C’est un désastre et tu t’en fous
Un jour la mer en aura marre
De tes nostalgies silencieuses
Et des hommes au regard triste
Elle se vengera féroce
Ce jour-là elle s’en ira
Sans rien dire sans prévenir
Elle oubliera de revenir
Elle partira sans remords
Avec ses flots bleus sous le bras
La mer ira tout droit là-bas
Où rêvent les grands dauphins blancs
Elle ira vivre sa vie verte
Couverte de mousse et d’écume
Elle ridera seule l’onde
Libre enfin de choisir sa houle
A sa guise au gré des quadrants
Et nous les morts les faux marins
On aura l’air malin au bord
De la mer y’aura plus la mer
Jamais vu ça diront les vieux
L’œil perdu sur la vase grise
L’horizon c’est ça maintenant
Ce plan fixe image arrêtée
La mer sans la mer c’est comm’ si
L’amour s’en allait de la vie