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lundi, 28 février 2005

Princesse du Thar

C’est drôle elle croit sans doute
Qu’elle peut cacher sa beauté
Derrière la main
Alors que tout en elle flamboie

Elle est la grâce effarouchée
Mais ce n’est pas le hasard
Qui crée son éclat
Les cheveux noirs
Sont savamment rassemblés
Les étoffes explosent
Les bracelets s’imposent

Qui connaîtra jamais
L’infinité de son sourire
La façon sensuelle qu’elle a
De déployer son corps grand et droit

C’est son port de princesse du Thar
Qui la fait régner sans partage
Sur le désert indien
Seul un homme sensible et juste
Pourra apprécier un tel don du ciel

Bénie soit-elle

jeudi, 24 février 2005

L’adieu de l’Aber Wrach

J’ai amassé pour toi le goémon tout en vrac
Qui se traînait au confluent de l’Aber Wrach
J’ai respiré la mer qui se souvient de nous
Cherchant un cœur éteint parmi les embruns fous

Je luttais en vain contre une nuit peu aimable
Les dents toujours pleines de pépites de sable
J’étais seul coiffé d’un vol de mouettes piaillantes
Elles giflaient le ciel bas girouettes planantes

L’horloge du bord égrenait mal des secondes
Lentes elles pesaient comme une fin du monde
Tournant alors le dos à ces hauteurs qui mentent
J’ai dit adieu à la rivière qui me hante

Rivière noire et nue où jamais rien ne s’ancre.

(Aber Wrach janvier 1990 – Versailles février 2004)

mercredi, 23 février 2005

Prière

Avant, j'étais un homme d'ombre et d'onde, pleurant seul, ballot d'aube.
Et me voici lumière active, chassant l'inutile, fuyant les prémices de la mort.
Long fut le temps où je cherchais l'indicible au-delà de la poussière des jours.
Aujourd'hui, je cours, hâté par les battements du cœur, peuplant le présent d'un corail de pacotille, futile barrière anti-futur, anti-noir, anti-tout.
J'étais larve du soir, fantôme d'attirance et me voici prévisible espérance.
Faut-il rester comme hier, couleur neutre du feutre automnal ?
Ou maintenant vibrer bêtement sur des fréquences arc-en-ciel ?
Entre douleur et fureur, je suis à jamais inachevé comme le plus petit des hommes.
J'aime cette ressemblance à la communauté, j'appartiens à l'humanité par mon incomplétude structurelle.
Plus je suis imparfait, plus je m'ancre ; plus je crie mon impuissance, plus l'écho de la terre se parre d'infini.
Ma solitude est multiple, mon désespoir infime, mon avenir sans surprise.
Mes mains fabriquent ma tour d'ivoire tandis que sèche mon cœur.
Je vois une vie sereine avec des yeux de comptable, quand je vivais l'errance avec une âme de poète.
La marque du présent imprime mon sourire, ma peau est lisse comme un bébé, j'ai perdu mes crevasses en même temps que mes cheveux.
Je marche droit vers la mort avec une force joyeuse et contrôlée.
La route monte de plus en plus, le soleil me frotte le dos, il me dessine une ombre gigantesque.
Je reste coi, les oreilles bouchées de certitude.
Un jour, peut-être, se marieront mes deux destins, mon passé d'abondance et d'ébauches et mon présent de fer apparent.
Ce jour-là, gare ! je serai le roi de la terre.
Je n'aurai plus qu'à mourir et comparaître.
Alors je dirai à Dieu : Seigneur me voici !
Pêcheur à occurrences multiples  - Vous seriez jaloux d'un saint - .
Mais j'ai cherché et suivi toutes les voies qui mènent à vous.
J'ai rêvé et j'ai agi, j'ai aimé et j'ai créé, j'ai pleuré et j'ai combattu, j'ai écouté et j'ai dirigé, j'ai donné et j'ai emporté.
Mes rêves me rapprochaient de vous mais dans une forme d'inutilité.
Mes actes me rendaient insouciant mais je perdais le sens du bien.
L'amour m'a comblé mais il m'a occupé dans un quotidien douteux.
Mes pleurs étaient des gouttes d'insuffisance, mes combats une vaine agitation.
Et quand j'ai voulu entraîner d'autres derrière moi, j'ai souvent quitté les routes pures de la théorie pour un chemin ou tout est broussailleux
Seigneur me voici.
Alors maintenant dites-moi : que fallait-il faire ?
Et Dieu, de sa voix caverneuse et douce, me donnerait enfin cette réponse que je ne connais pas et qu'il faut que j'attende encore,
Esclave combattant avec ses deux vies,
Homme fatal de la dichotomie,
Imparable amant du futur antérieur,
Funambule de l'inestimable impossible,
Gratteur de racines incomestibles,
Chercheur d'ailleurs successifs,
Sectomisé génétique du chromosome bonheur.



lundi, 21 février 2005

Tu es une île

Ton cœur un rivage escarpé troué de plages
Ta vie la mer qui vient le battre et le lécher
Tout est silence et mystère l’eau où tu nages
Ton âme volutes d’un espoir rallumé

Tu es une île

Et je suis le voilier qui fait enfin escale
Dans la passe sur la barrière de corail
Il a jeté par tribord le fond de sa cale
Et mouillé son ancre dans un lagon sans failles

Tu es une île

Ton sourire les subtils palmiers qui frémissent
Ta peau le sable qui dort sous le soleil bleu
Ton regard est lumière ton corps oasis
Abrite la paix dans son anse havre heureux

Tu es une île

Et moi j’explore les collines de ta peau
Je marche sur la mousse je lis sur tes lèvres
Tel l’oiseau de mer qui vole toujours plus haut
Je prends une à une les clés de ton univers

Tu es une île

Un joyau enfoui dans l’archipel de l’eau verte
Tes yeux sont le phare de la rotondité
Tes mains balisent un chenal de découverte
Je me perds dans le méandre de tes sentiers

Tu es une île

Sur la route des cyclones voici l’abri
La niche où tout se tait quand ça hurle dehors
Dans la hutte les feuilles font un doux tapis
Tu es la vie l’amour à la fin de la mort

Tu es mon île

En fond de baie le voilier gémit sur son ancre
Le corsaire a jeté sac à terre harassé
Il a posé la plume nimbée de son encre
Quatre mains se sont nouées les corps embrassés

dimanche, 20 février 2005

Désert

Des cailloux noirs tranchants
Posés comme des sacrifices
Sur cette terre secrète
Chaude et grise
Parsemée d’arbrisseaux vert brun
Efflanqués et piquants
Nourris du soleil infernal du désert

Autour des cirques longs
Tout en haut
Des montagnes de blocs et de poussière
Te surveillent
Et toi tu marches
Sur la piste des chameaux
La tête vide et pleine
Le corps fier et fatigué
Et ton âme
Un court instant
Rêve d’éternité

(Maroc, novembre 1999)

mercredi, 16 février 2005

Le jeune berger

Ces drôles de gens pressés
Je les entendais depuis longtemps
Ils se sont arrêtés dans un bruit de ferraille
Avec leur vieille bagnole pourrie
C’est malin tout le troupeau a fui
Pourquoi me regardent-ils comme ça ?

Étrangers, salut !
Voici ma terre ses pierres dures et noires
Voici le fleuve Indus toujours pressé
Qui court après les nuages
Voici les montagnes immenses de mon pays
Vous pouvez lever la tête
Elles seront toujours plus hautes que vous (rire)
Ici, le sol est gris comme la vie
Le ciel bleu comme les rêves

Les bêtes sont loin maintenant
Il faut que j’aille les chercher
J’ai faim j’ai froid
Pour une fois j’aimerai rentrer avant la nuit

Les étrangers sont remontés dans leur voiture bruyante
Ils agitaient leurs mains comme pour chasser les mouches
Ils me souriaient en partant
Comme si on se connaissait !

Maman, que fais-tu en ce moment au village?
Aujourd’hui, j’aurai préféré rester là-bas
Jouer avec les cousins
Prendre la petite sœur dans mes bras
Écouter les histoires du grand-père
Au lieu d’être ici
Seul
A nouveau


mardi, 15 février 2005

Vous prendrez bien un dernier rêve ?

Vous prendrez bien un dernier rêve ?
Allez
Pour le doute
Le mirage sans âge
Un rêve sans faux col
Sans larmes ni détour
Ça fait pas de mal.
Je vous le sers comment
Avec ou sans poésie ?
Spécialité de la maison :
Le cocktail de mots doux amer
Mots courts, mots forts, mots rauques
Ils flottent, ils coulissent, ils s’entrechoquent
Ils renvoient bien la lumière
Surtout pas de mots frivoles ni barbares
Sinon le rêve vire aigre
Et en plus il peut mousser
Des mots riches aussi pourquoi pas
Mais pas trop
Un point si vous voulez
Un point c'est tout
C’est pas obligatoire
Vous versez le tout dans une belle âme
Doucement vieillie à peine ridée
Qui en a vu des rêves
Et vous secouez vigoureusement
Ah oui j’oubliais
Beaucoup d’amour
Il donne du goût
Un zeste de rimes nonchalantes
A distribuer selon l’envie
On peut aussi verser quelques images
Mais un peu floues surtout
Trop nettes elles éblouissent
Et puis selon les cas
Une ou deux gouttes d’humour lisse
Le tout servi bien frappé
La fraîcheur c’est important
Elle se fait moins qu’avant
Quel dommage
Tiens je vous accompagne
Prendre un rêve à deux
C’est mieux
On devient moins vite seul

(Paris février 2005)

lundi, 14 février 2005

Noyé dans ses larmes

Elle l'avait quitté. Submergé par son chagrin d'amour, il décida d'en finir. Allongé tout nu dans la baignoire, il pleura longtemps, mécaniquement. Les larmes jaillissaient en cascade; elles glissaient sur ses joues rouges comme des fourmis translucides. Il tenait la tête légèrement penchée pour que ça tombe plus vite au fond. Il y eut une flaque, qui devint grosse. L'eau monta. Elle couvrit ses orteils, s'insinua entre ses cuisses, dépassa ses genoux. Il pleurait encore, versant des litres. L'eau, légèrement salée, montait toujours. Lorsqu'il fut entièrement recouvert, il s'apprêta à plonger…
Hélas, après avoir vidé son corps de toutes ses larmes, il ne pesait plus rien : il flottait désespérément sur l'eau, comme un corps mort de bateau. Vingt fois, il essaya de rester au fond, vingt fois, il remonta sans avoir eu le temps d'avaler la moindre gorgée. Au bout d'un moment, le jeu l'amusa et il se mit à rire, à rire, à rire. Il ne mourut pas ce jour-là.

samedi, 12 février 2005

Amavero

( à François Cheng)

Nous vieillirons à tour de rôle
Toi et moi épaule contre épaule
Avec nos murmures nos regards
Ce qu’on devine derrière les fards
Nous deux chien et chat yin et yang
Arbres enracinés tendus vers le big bang
Portés l’un par l’autre toi vague et moi le vent
Toi l’oiseau si léger moi l’ours fatigué mal aimant
Nous vieillirons ensemble marchant les ombres mêlées
Nous contemplerons longtemps les étoiles dans nos mains ridées
Nous bercerons les enfants des enfants de nos enfants je le sais
Leurs petits cœurs tic tac diront toc toc je peux entrer ?
Nous vieillirons ensemble je veux que tu le saches
Avec nos cœurs flamboyants avec nos arches
Je suis ta main ton cœur pur je suis ta peau
Tu es mon âme tu es le trouble de mon eau
Nous passerons d’âge en âge sans remords
Et pour se surprendre se regarder encore
Et pour rire rire toujours plus haut
L’éternité ne sera pas de trop

jeudi, 10 février 2005

Pour un art de la sérénité molle

Qui dira les affres de l’homme dans sa terrible décennie ?
Plus vraiment jeune, pas tout à fait vieux, des enfants qui ont grandi et le secouent comme un Orangina, des parents vieillis qui l’implorent discrètement ou furieusement.
Il jette un regard nostalgique sur les jeunes femmes hiératiques qui passent indifférentes. Aime-t-il encore vraiment sa femme ? Oui, bien sûr ! Mais qu’est-ce déjà que la passion ? Comment être un héros du quotidien ?
Il tourne en rond avec ses amis, parce qu’ils se sont tout dit. Son âme a perdu la naïveté de l’enfance, ses muscles se sont amollis.
Que lui reste-t-il ?
L’intuition qu’il comprend les choses un peu mieux qu’avant ? La prétention de pouvoir agir un peu plus sur son environnement ?
Ce monde, il le regarde pourtant avec étonnement.
Il se demande : « C’est çà que j’ai bâti pour mes enfants ? Ce désordre insensé, cette confusion des idées, ce royaume de l’amalgame, cet oubli du passé… ? »
Alors, il se dit qu'il a tort de penser comme cela.
Il tente un rétablissement, celui de la sérénité molle. Seule philosophie capable de le faire survivre sain d’esprit dans le troisième millénaire.
La sérénité molle, c’est la capacité à pouvoir encaisser sans se braquer, c’est préférer quoiqu’il en coûte le vivant à l’inerte, c’est partir de l’écoute plutôt que de la critique, goûter la différence des autres avant de la juger ; c’est se fixer des petits objectifs pour pouvoir les atteindre, c’est lire, beaucoup et toujours, plutôt que s’avachir devant la télé (« tiens, si on supprimait la télé ? »).
C’est prouver par ses actes que le monde tel qu’il sera peut intéresser les jeunes d’aujourd’hui.
C’est lutter contre la croyance en la fatalité d’un esprit de décadence et démontrer l’absurdité de la question : « Est-ce que demain sera mieux qu’hier ? »
La sérénité molle, c’est la pratique des valeurs dans la modernité, l’évolution des mentalités rendue possible par la connaissance des références, c’est l’alliance du temps (hier, aujourd’hui, demain) et de l’espace (ici et ailleurs).
C’est un peu de bon sens dans un esprit ouvert.
C’est l’indépendance qui se frotte aux idées qui bougent et qui dérangent.
Alors peut-être, doté de cette sérénité molle, on évitera de finir comme un vieux con…
Qui sait ?

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